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L’ancrage appliqué du projet CAMURI

Entretien et regrads croisés avec Jeanne-Marie Membré, co-porteuse du projet emblématique CAMURI

A l’image du métaprogramme X-Risques, le projet CAMURI puise sa force dans une gouvernance résolument interdisciplinaire. Complémentaire de l’approche mathématique portée par Denis Allard, Jeanne-Marie Membré soutien quant à elle une approche en biologie s’illustrant au travers d’applications concrètes. Cette vision pluri-thématique s’est renforcée grâce au parcours à l'international de cette scientifique, distinguée en 2021 par les lauriers de l’INRAE et en 2026 par la médaille d'or de l'Académie de l'agriculture.

Évaluer la balance bénéfice-risque : un changement de paradigme

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Le parcours de Jeanne-Marie Membré s'est initialement forgé autour du risque microbiologique en santé publique humaine. À partir de 2015, son approche s'est progressivement élargie pour englober l'alimentation, intégrant les risques chimiques, nutritionnels, mais aussi les bénéfices associés.

Cette réflexion a conduit à l'émergence de l'évaluation bénéfice-risque, une discipline consistant à mettre en balance effets positifs et négatifs d'une pratique comme d'un aliment. « Si cuire un aliment permet de réduire significativement les risques microbiologiques, une cuisson excessive ou inadéquate peut générer des molécules nocives, augmentant le risque chimique. Manger des poissons gras apporte des huiles bénéfiques pour la santé, mais expose simultanément le consommateur à des métaux lourds ». Pour évaluer le bilan global, il est nécessaire d'agréger des données issues de diverses disciplines (toxicologie, nutrition…) et de les analyser mathématiquement.

Du projet PROTECT à CAMURI : l'intégration du changement climatique

L'intégration de la dimension du changement climatique s'est imposée à travers des projets européens, et tout particulièrement PROTECT (2019-2023). En effet, l'introduction du climat met en lumière le danger des "rétro-boucles" et des risques en cascade, rendant la modélisation des plus complexes.

"À partir du moment où on raisonne changement climatique, on commence à toucher à une problématique majeure, c'est-à-dire qu'il ne faudrait pas trouver des solutions réduisant le risque alimentaire tout en augmentant le risque climatique", explique la chercheuse.  Ainsi, face à l'augmentation des températures favorisant la prolifération bactérienne, opter pour une climatisation systématique serait une erreur. "Si vous climatisez tout et partout dans tous les sens, vous allez augmenter le changement climatique et tournez en rond", résume-t-elle.

C'est cette prise de conscience et cette volonté d'élargir la réflexion qui l'ont menée vers le métaprogramme X-Risques : "Cette thématique, est intéressante, parce que ça va me permettre, en discutant avec d'autres collègues, des mathématiciens, des économistes… d'avoir une vision plus large, de voir comment faire et surtout de mieux le faire."

Ancrage sur le terrain : l'exemple du maraîchage

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Le projet CAMURI s'articule autour d'un pivot méthodologique central, qui vient irriguer quatre domaines d'application : la forêt, l'agriculture, l'alimentation et les territoires. Dans cette organisation, la chercheuse éclaire son périmètre : "Le rôle de porteur de projet n'est pas d'essayer de faire ce que les autres font. Ils sont plus spécialistes que moi. [...] C'est la cohérence générale qu'on doit assurer."

Pour modéliser ces risques en cascade, il est indispensable de s'appuyer sur des experts de terrain. Dans le cadre du volet alimentaire de CAMURI, le système étudié est le maraîchage. Le scénario envisagé suit une véritable réaction en chaîne climatique et sanitaire :

  • Le changement climatique accroît la fréquence des inondations.
  • Ces inondations peuvent contaminer les cours d'eau en drainant des micro-organismes (issus, par exemple, de bouses de vaches) provenant d'élevages situés en amont.
  • L'utilisation de cette eau contaminée pour irriguer les cultures plus tard dans la saison engendre un risque de santé publique qui vient s’ajouter au risque économique (pertes de rendement liée aux inondations et/ou au sécheresse)).

Pour lier ces différents éléments, des hypothèses et des modèles mathématiques sont nécessaires. Lorsque les données sont parcellaires, interviennent les analyses de sensibilité : ces outils mathématiques permettent de faire varier les paramètres afin d'identifier les zones d'incertitude majeures et d'orienter les futures recherches.

L'interdisciplinarité comme moteur : créer un effet "boule de neige"

L'investissement de Jeanne-Marie Membré dans CAMURI dépasse le seul cadre du projet ; il s'agit de transformer durablement les pratiques de recherche. Pour elle, l'interdisciplinarité ne se résume pas à "mettre des disciplines l'une à côté de l'autre, mais les faire travailler ensemble" : des mathématiciens, des biologistes, mais aussi des économistes, des spécialistes des sciences sociales… Cette volonté se traduit par deux ambitions majeures à l'issue du projet :

  1. L'acculturation réciproque et la pérennité : "Ce que j'attends de Camuri, c'est qu'avec des exemples [...] on arrive à démontrer, à partager nos cultures respectives : les mathématiques servent la biologie et j'oserais aussi dire que la biologie sert les mathématiques". Pour y parvenir, le projet mise sur des "écoles chercheurs", des séminaires et des publications. Cependant l'objectif ultime est profondément humain : "Les personnes qui seront passées par Camuri [...] s’ouvriront des horizons et ne vont pas retomber dans une hyper-spécialisation. [...] On crée une communauté qui doit faire boule de neige."
  2. Un tremplin vers l'international : Fidèle à son parcours tourné vers l'étranger, Jeanne-Marie Membré voit aussi ce décloisonnement comme un levier. "Si grâce à l'interdisciplinarité mûrie au sein de Camuri, on peut ensuite aller vers des projets plus ambitieux, plus larges, extérieurs, ça montrera qu'on est gagnants de le faire", conclut-elle.

Propos recueillis auprès de Jeanne-Marie Membré (Scientifique INRAE)

Si les scientifiques porteurs du projet initient la démarche, la co-construction est cardinale. Les données étant au cœur des problématiques de modélisation, différentes expertises doivent être intégrées dès la fondation des projets. Prévu sur une durée de 4 ans, CAMURI doit aboutir à la diffusion d'un ensemble de documents de référence, à l'organisation de réunions annuelles et à la mise en place d'un cadre méthodologique robuste et opérationnel pour l'évaluation globale des risques multiples.